Par Rachida Azdouz
Psychologue, spécialiste en relations interculturelles, Université de Montréal

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Quand l’équipe de Circuit-Est m’a invitée à écrire trois articles sur le projet de médiation culturelle intitulé "JE danse, ON danse", le Coronavirus ne nous avait pas encore assignés à résidence.

J’étais censée venir observer quelques-uns des douze ateliers animés par la chorégraphe Louise Bédard et coucher mes réflexions sur papier.

J’ai assisté à la première séance au mois de février, avant de m’envoler pour une mission au Maroc et que la situation ne dégénère.

L’atelier du mois de mars, auquel j’avais prévu participer, ainsi que les séances suivantes, ont été reportés.

Depuis, je ne cesse de penser à ces adolescents de l’école secondaire Jeanne-Mance, venus des quatre coins du monde, qui fréquentaient une classe de francisation, et que Louise Bédard initiait à la danse, dans les locaux de Circuit Est.

Louise Bédard est une pédagogue née, une force tranquille, une présence imposante, malgré son petit gabarit.

"Je ne suis pas ici pour faire régner la discipline… ça ne m’intéresse pas". Et le silence se fit.

La danse comme expérience de médiation et le silence comme moyen d’expression.

Le dénominateur commun aux membres de ce groupe de jeunes, issus d’horizons culturels et socioéconomiques très divers, c’est une connaissance fonctionnelle de la langue française.

Ce projet appelle donc le corps à la rescousse, pour libérer ce que la parole, encore hésitante, n’est pas toujours en mesure d’exprimer.

Des corps d’adolescentes et d’adolescents, en pleine transformation physique et psychologique, qui doivent de surcroit composer avec le choc culturel et, pour certains d’entre eux, avec le traumatisme du déracinement, provoqué par un départ pas toujours volontaire ni planifié.

Comment vivent-ils cet arrêt brutal ? Ce confinement forcé ?

Les parents, eux-mêmes en plein processus d’intégration, aux prises avec la précarité socioéconomique et fragilisés dans leur sentiment de compétence parentale, sont-ils en mesure de leur fournir des éléments de réponse ?

Ces corps confinés, ces corps empêchés, n’en demeurent pas moins des corps d’enfants qui muent et qui sont habités par des aspirations à première vue contradictoires : un désir d’autonomie et un besoin de sécurité, une attirance pour le danger et une tendance à se réfugier dans le giron rassurant des groupes de référence.

Que l’on soit un parent immigrant récent ou un parent tout court, ce confinement met notre patience à l’épreuve, parce que la crise d’adolescence n’est pas reportée à une date indéterminée ; nous l’avons sous les yeux 24 heures sur 24, sans pouvoir compter sur les fonctions médiatrice et régulatrice de l’école et des autres réseaux d’appartenance (l’école, les amis, les loisirs).

Nos jeunes de l’école Jeanne-Mance poursuivent leur francisation en ligne, les changements hormonaux continuent à transformer leur corps et à influer sur leurs humeurs.

En ces moments difficiles, les mouvements de base et les exercices de respiration enseignés par Louise Bédard auront peut-être été d’un quelconque secours à certains membres du groupe, qui sait ?

Quoi qu’il en soit, les bienfaits psychologiques de la danse, s’il fallait encore le démontrer, sont plus que jamais évidents aujourd’hui, face à ce virus qui touche tout le monde, sans distinction fondée sur l’âge, le sexe, la condition sociale, l’origine ethnique ou nationale.

La danse est un langage universel, qui rapproche les êtres, là où les mots peuvent creuser entre eux le fossé de l’incompréhension et du malentendu.

Elle développe l’estime de soi, nous connecte à nos émotions, nous réconcilie avec notre corps et nous aide à retrouver une certaine intégrité, une unité de sens, une harmonie entre le physique et le mental.

La danse stimule l’énergie créatrice du cerveau, en dégageant des chemins alternatifs auxquels les mots seuls ne nous permettent pas d’accéder.

Elle ouvre au cerveau de nouveaux circuits neuronaux, c’est-à-dire la possibilité de penser autrement.

Elle lui permet de libérer de la sérotonine, appelée aussi hormone du bonheur et de la dopamine, une substance antistress.

Quel est donc le rapport entre les vertus de la danse et la médiation culturelle ?

D’abord, pour vivre ensemble et pour entamer un dialogue interculturel fécond, il est nécessaire de se trouver un langage commun, du moins quand tous et toutes ne maitrisent pas la langue officielle.

Ensuite, et avant de s’engager sur la voie exigeante de la relation avec autrui, il est important que chaque membre de la collectivité se connaisse lui-même, qu’il soit conscient de son propre cadre de référence (c’est l’enracinement du corps, cette notion que Louise Bédard a voulu transmettre aux adolescents dès la première séance).

En effet, la connaissance et la reconnaissance de l’autre supposent une connaissance de soi, de sa propre identité physique et psychologique, du rapport au corps dans sa tradition culturelle, des interdits, des tabous, mais également des façons dont le corps y est célébré, mis en valeur, représenté dans l’espace public et privé.

Vivre ensemble, surtout en contexte de diversité, c’est miser sur la capacité de chacun et chacune à libérer son potentiel créatif, à puiser dans des valeurs universelles et des valeurs spécifiques, mais également à sortir des sentiers battus, à explorer de nouveaux circuits neuronaux, afin de trouver des solutions aux conflits générés par la cohabitation interculturelle et interconfessionnelle.

La mise entre parenthèses du projet "JE danse, ON danse" m’a laissée sur ma faim, mais la très prévoyante Louise Bédard a pensé à tout !

Elle a demandé aux jeunes de tenir un journal de bord, en ayant recours au dessin ou à l’écriture, pour traduire à leur façon ce que cette expérience leur aura permis de vivre, de ressentir et de réaliser.

Dès la première séance, elle leur a remis une clé qui pourrait leur être fort utile pour se dégager mentalement des chaines du confinement et pour alimenter leur carnet de bord : comment apprivoiser l’espace en mouvement ?

Un mouvement aux allures de laisse élastique, qui les a propulsés il y a un an très loin de leur grande famille et qui les tient aujourd’hui très près de leur petite famille… toujours à leur corps défendant.

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